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Actualité culturelle par Les Inrocks

Des lignes de caisses d’un hypermarché au siège social d’une entreprise française de grande distribution, la sociologue Marlène Benquet a enquêté pendant trois ans. Pour analyser, en immersion, les réalités du monde du travail.

Pourquoi avoir décidé de travailler sur le secteur de la grande distribution ?

Marlène Benquet - Dans mes recherches, j’ai toujours souhaité analyser les transformations du travail et du capitalisme. J’ai donc cherché un secteur qui soit révélateur des transformations contemporaines de l’économie. J’ai choisi le secteur tertiaire puis, au sein de celui-ci, la grande distribution car elle est très représentative des trois grandes évolutions de l’économie depuis la fin des années 70. A savoir un mouvement de féminisation – de plus en plus de femmes travaillent -, un de précarisation – la norme du CDI s’est raréfiée – et un autre de tertiarisation – on travaille de plus en plus dans le tertiaire et de moins en moins dans le secondaire. Enfin, c’est un secteur où la question de la participation des salariés se pose avec d’autant plus d’acuité qu’il est, par définition, impossible de délocaliser l’activité. C’est un secteur qui est très consommateur de main-d’oeuvre. La grande distribution représente plus de 600 000 salariés et Carrefour demeure le premier employeur privé en France.

Pourquoi avoir choisi l’immersion en vous faisant embaucher en tant qu’hôtesse de caisse ?

La plupart des enquêtes sociologiques sont statistiques. Elles sont utiles pour avoir un diagnostic général pour un secteur d’emploi mais elles ne nous permettent jamais de saisir de l’intérieur les raisons d’agir d’un individu. Pourquoi ils se comportent de telle manière ? Pourquoi ils ne se révoltent pas ? Le seul moyen pour cela, c’est “l’observation participante” permettant de comprendre les raisons comportementales des différents niveaux hiérarchiques. J’ai donc été embauchée comme caissière, puis j’ai fait un stage au sein de la fédération syndicale et j’ai terminé mon enquête au sein du service des ressources humaines.

Quelle analyse faites-vous de la condition de travail au terme de ces trois ans ?

Il faut distinguer les conditions d’emploi des conditions de travail. Du point de vue de l’emploi, les caissières sont au smic horaire, la précarité est donc d’abord économique. Ensuite, il y a une précarité temporaire parce que les horaires des caissières varient tout le temps, ce qui complique l’organisation de leur vie extraprofessionnelle. Enfin, la dernière précarité est projectionnelle. C’est l’un des rares métiers où le temps que vous passez au sein de l’entreprise n’augmente pas vos chances d’avoir un meilleur emploi dans l’avenir. C’est un peu une expérience blanche. Le fait d’avoir été caissière dix ans n’est pas quelque chose que vous pourrez valoriser ensuite. Ça vous permet juste de manger.

Qu’est-ce qui reste le plus pénible ?

Le fait que les tâches sont conditionnées par l’extérieur, à savoir le flux des clients et celui des produits. C’est proche du travail à la chaîne. Vous ne maîtrisez pas votre temps. Vous ne décidez pas de faire une pause, elle est imposée par votre hiérarchie. Vous ne pouvez pas vous lever pour vous dégourdir les jambes : les clients ne comprendraient pas et, de plus, vous êtes sans cesse exposé au regard des autres. Vous n’êtes jamais invisible, jamais tranquille. Vous êtes sans arrêt soumis aux injonctions des clients, de l’encadrement. Vous n’avez pas d’espace propre : contrairement à d’autres métiers, une caissière n’a pas sa propre machine. Impossible de personnaliser son espace de travail puisque vous changez souvent deux fois d’endroit dans la journée. Ce sont des éléments de pénibilité non négligeables.

Vous expliquez dans votre livre que la direction du groupe qui vous a embauchée a décidé de faire tourner un nombre inchangé d’hypermarchés avec 9,3 % de salariés en moins. Comment a-t-elle pu imposer cette hausse du rythme de travail ?

Ce groupe est passé des mains des familles fondatrices à celles d’actionnaires financiers. Ils n’ont pas eu recours à des innovations techniques, ils ont forcé les gens à augmenter leur productivité horaire. Dans ce cadre, la direction n’hésite pas à demander aux gens de travailler plus vite. En caisse centrale, un palmarès des caissières est affiché chaque semaine : vous voyez le nombre d’articles/horaires que vous avez fait. Enfin, la réduction du nombre de salariés oblige à travailler plus vite. Quand la file s’allonge à votre caisse, vous n’avez pas d’autre choix. La situation l’exige.

Comment la paix sociale est-elle créée et maintenue ?

Politiquement et scientifiquement, on se demande pourquoi les salariés consentent à de tels efforts. Mais plutôt que de se demander pourquoi ils ne se révoltaient pas, j’ai cherché à interroger les dispositifs qui empêchent cette action contestataire. Il y a des dispositifs qui rendent impossible la contestation, notamment au niveau du recrutement d’une population docile et moins diplômée. C’est étonnant de voir que dans un secteur dans lequel on a surtout besoin de gens les soirs et les week-ends, on recrute principalement des mères de famille dont le métier de caissière représente souvent la seule chance d’avoir une relative sécurité financière.

Vous pensez que la grande distribution recrute prioritairement des sous-diplômés ?

Je ne pense pas que ce soit aussi machiavélique que ça, c’est simplement l’un des rares secteurs où votre situation familiale et votre cursus scolaire n’importent pas. Le recrutement se fonde sur deux uniques critères : la disponibilité et la discipline. Le manque d’expérience n’est jamais considéré comme un problème. Il y a d’autres dispositifs qui expliquent la faible contestation, comme le fait de donner des horaires variant constamment ou d’empêcher les employées de parler entre elles en caisse. Ainsi, les caissières se connaissent souvent peu, elles sont isolées, ce qui évite la montée d’une colère collective.

Comment s’organise le management ?

Les conditions de travail sont définies par un système de faveurs. La grande distribution est l’un des rares secteurs où une part importante des conditions de travail ne sont pas définies collectivement, mais entre le supérieur hiérarchique et l’individu. Les vacances, les pauses supplémentaires, les postes disponibles en dehors de la caisse (à l’accueil ou pour la vente de sapins durant les périodes de fêtes) s’obtiennent en se faisant bien voir de sa hiérarchie.

Ce management risque-t-il de se détériorer encore plus ?

C’est possible, car je pense que le management est de plus en plus contraint par les logiques économiques des actionnaires. Le pdg est devenu le salarié du conseil d’administration, il peut être révoqué à tout moment. La financiarisation de l’actionnariat rend de plus en plus difficile le fait d’isoler des responsables. En tant que telle, la grande distribution n’est que le reflet du monde économique actuel.

Propos recueillis par David Doucet 

Marlène Benquet, Encaisser ! Enquête en immersion dans la grande distribution, La découverte, 2013

Tag(s) : #REVUE DE PRESSE

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