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Rue89

Un Leclerc Drive a ouvert ses portes le 20 août à Auxerre. Je devais y travailler six semaines, sans que cela ne coûte un centime à Leclerc. J’ai tenu six jours.

Tout a commencé lorsque j’ai répondu à une offre sur le site de Pôle emploi. La semaine suivante, je décroche un entretien dans leurs locaux, avec un de leurs conseillers et une personne de chez E. Leclerc.

C’est là qu’on m’explique qu’avant d’être embauché, je dois faire six semaines de formation. Je demande quelle sera la rémunération. Le conseiller me répond que je continuerai à percevoir mes indemnités, en Allocation de solidarité spécifique, soit 477 euros ce mois-ci. Mis à part cela, je ne pourrai prétendre qu’à des indemnités de frais de repas : 6 euros par jour ! Leclerc me promet un CDI à l’issue de ces six semaines de formation.

Formation bidon

MAKING OF

Chez E. Leclerc, notre riverain Grégory Roumier (c’est un nom d’emprunt) n’a tenu qu’une semaine. A l’essai dans le tout nouveau « drive » d’Auxerre, il raconte comment Pôle emploi finance du travail gratuit. Paola Schneider

Leclerc me donne rendez-vous le lundi suivant à 14 heures. Ce jour-là, nous sommes quatre nouveaux. Je commence, on me met en formation avec une fille, arrivée la semaine précédente – et donc elle-même théoriquement encore en formation.

En un quart d’heure tout est expliqué, je prépare quelques commandes avec elle. Une heure plus tard, muni de ma « scannette », je prépare déjà seul mes commandes.

Tout aussi rapidement, je suis aussi formé à la livraison clients, cette fois avec une employée qui a bien signé le fameux CDI.

Une formation de six semaines pour être préparateur de commande ? Elle ne prendra en réalité pas plus d’une heure. En une semaine, un nouveau fait aussi bien que les autres.

Taylorisme en règle

Nous n’avons qu’un jour de repos par semaine, le dimanche. Nous travaillons 6 heures par jour sauf le vendredi, 6h15, et le samedi, 6h30. Soit 36h45 par semaine.

Une collègue m’explique que nous ne seront payés que 35 heures. Ce temps de travail en plus correspond à notre temps de pause, 18 minutes par jour, non payé.

Dès le début, je trouve l’ambiance pesante. Peu de sourires, peu de bavardages. Une semaine après mon arrivée, je discutais un peu avec un collègue, tout en préparant une commande. Un autre collègue me dit qu’il ne vaut mieux pas trop discuter, notre « scannette » est un mouchard qui détaille nos statistiques à notre chef.

Très vite, je sais que je ne vais pas rester dans cette enseigne. C’est définitif pour moi quand les deux responsables du « drive » attendent samedi 20 heures pour faire un sermon à l’ensemble de l’équipe.

Un produit surgelé a été retrouvé en frigo. On nous explique que c’est très grave, que si on ne s’en rend pas compte, un client peut être intoxiqué. C’est vrai.

On nous dit aussi que nous sommes trop lents : les préparateurs d’autres « drives » tournent à 200 articles par heure, nous seulement à 120. On nous dit que cinq personnes récemment formées n’ont pas été gardées car elles n’étaient pas assez efficaces : à nous de faire nos preuves ! Et pas question de relâcher les efforts le jour où nous serons embauchés : si nous ne donnons plus satisfaction au « drive », on nous menace de finir au magasin. Où les conditions sont bien plus dures, précise le chef.

Il est 20h20 quand je quitte le « drive ». Vingt minutes de réunion, en dehors du temps de travail ! C’en est trop. J’y retournerai le lundi, une dernière fois, pour récupérer mes affaires dans mon casier.

Leclerc encaisse, Pôle emploi banque

J’ai travaillé sept jours, et n’ai prévenu personne que je ne reviendrai pas. Ni Pôle emploi ni Leclerc ne m’ont contacté. Je n’avais rien signé, aucun document, ni de Pôle emploi ni de Leclerc.

Cette prétendue formation est en réalité une période d’essai, financée par Pôle emploi.

Comment Pôle emploi peut-il participer à de telles pratiques ? Pôle emploi connaît le marché du travail et sait bien qu’un préparateur de commandes ne se forme pas en six semaines. Des employés sans salaire, un vrai atout pour être moins cher.


La réponse de Pôle Emploi

Contacté par Rue89, Pôle emploi n’a pas donné suite à notre appel. La direction générale s’est contentée de nous envoyer des documents par e-mail faisant référence à la fameuse Préparation opérationnelle à l’emploi (POE). Son but est de former le demandeur d’emploi aux compétences recherchées par l’employeur. La POE est une formation de maximum 400 heures, pendant laquelle le demandeur d’emploi n’est pas rémunéré par l’employeur, mais indemnisé par le Pôle emploi. Selon ce document :

« L’action de formation réalisée suppose que soient précisément identifiés les objectifs pédagogiques et les moyens mis en œuvre pour les atteindre. »

Sur le papier, l’opportunité semble satisfaisante. On vous forme gratuitement en vous promettant un contrat à la clé. Sauf que Grégory, lui, n’a pas été formé, mais a bel et bien travaillé comme n’importe quel autre employé. E.Leclerc a donc bénéficié d’un préparateur de commande gratuit pendant sept jours, et Grégory n’est pas une exception.

La réponse du Leclerc d’Auxerre

Jérôme Chaufournais, directeur de l’hypermarché Leclerc d’Auxerre, confirme que le « drive » ouvert récemment recourt à la POE pour embaucher des préparateurs de commandes. Pendant six semaines, ces demandeurs d’emploi ne sont effectivement par rémunérés par l’entreprise mais indemnisés par le Pôle emploi.

Six semaines de formation sont-elles véritablement nécessaires ?

« Oui, mais évidemment au fil de l’eau la personne prend de l’autonomie. »

Même pour être préparateur de commandes ?

« Oui, mais je crois que nous allons nous arrêter là. »

Jérôme Chaufournais ne souhaite rien ajouter tant que « tout le monde ne jouera pas la transparence ».

Tag(s) : #REVUE DE PRESSE

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